Roman court : « Nattes sous les décombres »… La souffrance des enfants de Minab Ahmad Saleh Saloum
Roman court : « Nattes sous les décombres »… La souffrance des enfants de Minab
Un roman en six chapitres
Première partie : Prologue du roman
En un temps où le génocide est devenu une denrée courante, où les enfants sont des cibles accessoires, et les victimes, de simples chiffres dans un flash d’information éphémère, le roman « Nattes sous les décombres » vient nous rappeler ce que le monde a délibérément oublié : que derrière chaque chiffre, il y a une petite fille qui rêvait, qui avait un nom, et qui, chaque matin, démêlait ses cheveux devant un miroir brisé.
Ce roman n’est pas qu’une œuvre littéraire. C’est un témoignage. C’est un cri. C’est un document littéraire qui fige l’instant où l’empire américain, son entité sioniste dévoyée et ses protectorats du Golfe se sont révélés dans l’apogée de leur barbarie, de Gaza à Minab, en passant par tous ces lieux où les enfants sont tombés pour que le prix du pétrole reste bas et que l’hégémonie occidentale perdure.
Son titre est « Nattes sous les décombres ». Et les nattes, ici, ne sont pas une simple coiffure. Elles sont le symbole de l’innocence qui s’accroche à sa beauté, même sous le poids de la mort. Elles sont ce qu’il reste de l’enfance quand les grands la lui volent. Elles sont le mince fil qui relie les fillettes à la vie, alors même que la vie est devenue impossible.
L’action du roman se déroule dans la ville côtière de Minab, dans la province iranienne d’Hormozgan, au matin du 28 février 2026. Ce matin-là a vu l’une des pires massacres de l’ère moderne : le bombardement de l’école primaire de filles « L’Arbre de Bonté » par un missile Tomahawk américain, qui a coûté la vie à cent quatre-vingts fillettes, pour la plupart âgées de sept à douze ans.
Mais le roman ne commence pas par le bombardement, pas plus que la vie ne commence par la mort. Il commence par l’odeur du pain traditionnel s’échappant du four au fond de la ruelle. Il commence par un petit miroir à l’angle brisé dans lequel la mère de Shadha ajuste les nattes de sa fille. Il commence par le rêve d’une enfant de neuf ans qui apprend ses tables de multiplication et veut devenir médecin.
Le roman commence là où commencent toutes les histoires vraies : dans les petits détails qui font que la vie est la vie.
Shadha, l’héroïne du roman, n’est pas une fillette surhumaine. Elle n’est pas une héroïne à la hollywoodienne qui combat des armées avec ses super-pouvoirs. Shadha est une enfant ordinaire, qui aime les mathématiques et craint les examens, qui rit avec son amie Ruqayya, qui se fâche quand son stylo tombe, qui rêve d’un nouveau cartable. Cette banalité est précisément ce qui la rend exceptionnelle. Parce que dans un monde qui tente de la tuer, le simple fait de rester en vie est déjà une victoire.
Son amie Ruqayya, âgée de huit ans, aux yeux verts qui rappellent ceux des chats du quartier, porte une petite gourde ornée d’autocollants de dessins animés. Ruqayya est l’amie inséparable, la compagne de route, la sœur d’âme. Sa mort sera le tournant dans la vie de Shadha, la plaie qui ne se refermera pas, ce qui force une enfant à penser comme une adulte.
La mère de Shadha, Lujayn, une femme de trente-quatre ans, couturière habile qui cousait des robes de fête alors qu’il n’y a plus de fêtes pour lesquelles coudre. Veuve d’un pêcheur que la mer a englouti – ou qu’ont englouti les vedettes du Corps des Gardiens de la Révolution, selon la version – elle affronte seule la responsabilité d’élever ses deux filles dans un monde qui s’effondre.
L’institutrice Fatima, l’enseignante appliquée qui tente de rendre les mathématiques amusantes, et qui perdra en un instant tout ce qu’elle a construit durant des années d’enseignement, et passera le reste de sa vie à essayer d’apprendre à de nouvelles filles comment oublier, ou comment se souvenir d’une manière qui ne les anéantisse pas.
Voilà les héros du roman. Pas de généraux, pas de politiciens, pas d’hommes forts. Des femmes et des fillettes. Car le roman veut dire ceci : dans les guerres des empires, les véritables victimes sont toujours les femmes et les enfants. Et ils sont aussi les véritables résistants.
L’heure : 10 h 45, pendant l’interclasse. Les pilotes américains ont choisi cet instant avec une précision chirurgicale. Ce n’est pas un hasard, comme l’a prétendu le premier rapport militaire américain faisant état d’une « erreur d’identification de la cible ». C’est délibéré, voulu. Parce que c’est l’heure de pointe, le moment où le plus grand nombre d’élèves se trouvent dans l’école. C’est le moment de maximiser l’impact, le nombre de victimes, la portée du message.
Le message était le suivant : nul lieu n’est sûr. Nulle école ne vous protège. Nulle enfance ne vous protège. Nulle innocence ne vous protège. Nous sommes l’empire américain, son entité sioniste dévoyée et ses protectorats du Golfe. Nous tuons qui nous voulons, quand nous voulons, où nous voulons.
Telle est la barbarie dévoilée dont parle le roman. Non pas une barbarie instinctive et passagère, mais une barbarie méthodique, systématique, une nécessité structurelle propre au crépuscule de l’impérialisme.
Car lorsque l’empire était puissant, il avait besoin de masques. Il avait besoin du discours des droits de l’homme, de la soft power, d’Hollywood, des universités attirant les étudiants étrangers, de l’aide humanitaire, de la diplomatie qui vendait des illusions. Il avait besoin que le monde croie qu’il était une force bienveillante répandant la démocratie et luttant contre le terrorisme.
Mais quand l’empire faiblit, quand il perd sa supériorité économique, quand son prestige moral s’effondre, quand ses mensonges sont éventés, alors il jette les masques. Il devient une barbarie dévoilée. Il ne parle plus de droits de l’homme. Il parle de missiles, d’« intérêts nationaux » et de « dissuasion ». Il n’a plus besoin de convaincre quiconque de la légitimité de ses guerres. Il pratique le génocide avec une impudence totale, et il demande : qui nous en empêchera ?
Le roman nomme les choses par leur nom. Il n’appelle pas ce qui s’est produit une « erreur », ni des « dégâts collatéraux », ni des « victimes accidentelles ». Il le nomme pour ce qu’il est : un génocide. Un crime de guerre. Un terrorisme d’État. Une barbarie dévoilée.
Au cœur du roman se trouve une question centrale que Shadha pose à sa mère, la même question que se pose chaque enfant palestinien qui a vécu sous les bombardements, chaque enfant irakien qui a vu un missile survoler sa maison, chaque enfant afghan né et grandi sous le joug de l’occupation :
« Maman, crois-tu que Dieu a vu ce qui s’est passé ? »
– « Bien sûr qu’Il l’a vu, ma chérie. »
– « Alors, pourquoi n’a-t-Il rien fait ? »
C’est là la question la plus profonde du roman. Non pas une question purement théologique, mais une question existentielle, politique, morale. Une question sur la justice divine dans un monde dominé par l’iniquité. Une question sur le sens du bien en un temps où triomphe le mal. Une question sur l’efficacité de la résistance face à une machine d’extermination qui ne connaît pas la pitié.
La mère de Shadha ne donne pas une réponse théologique complexe. Elle ne parle pas de la « sagesse de Dieu », ni de « l’épreuve », ni de la « récompense dans l’au-delà ». Elle répond en mère ordinaire qui veut donner à sa fille la force de continuer à vivre :
« Parce qu’Il veut que nous fassions quelque chose. Il veut nous voir fortes. Il veut que nous soyons nous-mêmes la réponse à la question. »
Cette réponse résume toute la philosophie du roman : que ce sont les humains, et non les dieux, qui font l’histoire. Que la résistance, et non la patience face à l’injustice, est la voie. Que les victimes, quand elles deviennent actrices, deviennent plus fortes que toutes les armées du monde.
Mais la question reste ouverte. Le roman ne donne pas de réponses faciles. Car il sait que les questions des enfants sur la raison de leur souffrance n’ont pas de vraie réponse. Mais il sait aussi que ces questions sont l’aube de la conscience, et la fin de l’acceptation de l’injustice comme une fatalité.
Le roman ne se limite pas à Minab. Ses fils s’étendent jusqu’à Washington, dans un sous-sol sans fenêtres où le général MacDonald est assis devant des écrans montrant des images satellites. MacDonald n’est pas un méchant au sens classique du terme. Ce n’est pas un monstre qui prend plaisir à tuer. C’est un homme ordinaire, comme des millions d’hommes ordinaires, qui s’est retrouvé dans l’armée parce que c’était le seul moyen de sortir de sa ville pauvre. Marié, père d’une fille, il a acheté une maison en banlieue et a servi un empire qui croyait autrefois en quelque chose, puis qui a cessé d’y croire.
MacDonald est la conscience empêtrée de l’empire. C’est lui qui rédige le rapport décrivant le massacre de Minab comme une « erreur d’identification de la cible ». C’est lui qui annonce au monde que l’école servait de base militaire. C’est lui qui voit sur son écran les photos des petites filles mortes, puis va dîner avec sa famille.
Mais MacDonald est aussi celui qui vomit la nuit. Celui qui sent son âme se dissoudre jour après jour. Celui qui regarde sa fille de neuf ans et voit en elle Shadha. Celui qui présente sa démission, ne pouvant plus supporter le mensonge.
Ce personnage est l’un des plus profonds du roman. Car il montre que l’ennemi n’est pas un bloc monolithique. Qu’à l’intérieur de la machine impériale, il y a des êtres humains conscients de participer à un crime, mais qui ne savent comment en sortir. MacDonald n’est pas un héros – il ne sauve personne, n’arrête pas le massacre, ne ramène pas les fillettes de Minab à la vie. Mais il est un témoin. Et c’est lui qui témoignera un jour devant l’histoire ou devant sa propre conscience.
Le roman dépasse ainsi la dualisme simpliste (nous le bien / eux le mal) pour adopter une vision plus complexe du conflit. Une vision qui voit que le colonialisme et l’impérialisme ne sont pas de simples erreurs individuelles, mais des systèmes qui produisent certains comportements, et créent des victimes de chaque côté, y compris parmi ceux qui détiennent les rênes du pouvoir.
La technique narrative des « Nattes sous les décombres » mérite qu’on s’y arrête. L’auteur – ou le narrateur – choisit un style polyphonique, passant de la troisième personne quand il raconte Shadha et sa mère, à la première personne dans des passages rares mais cruciaux, comme dans les aveux de MacDonald ou dans les dernières paroles de Shadha devant la caméra.
Cette polyphonie n’est pas un simple artifice technique. C’est un choix idéologique profond. Le roman veut dire que la voix de l’enfant a autant de poids que celle du général. Que la voix de la mère éplorée porte une vérité aussi réelle que celle du rapport militaire. Que les voix des victimes doivent être entendues, non seulement comme témoignage, mais comme plaidoyer dans le procès de l’histoire.
Le roman utilise également la technique de la « répétition » – la reprise de certains passages sous une forme différente. Le plus frappant est la répétition de la table de multiplication qu’apprend Shadha : « Trois fois trois, neuf. Quatre fois quatre, seize. » La première fois, cela ressemble à n’importe quelle table récitée par une enfant. Mais à chaque répétition, cela se transforme en incantation, en cri, en preuve que cette enfant vivait, apprenait et rêvait avant d’être tuée. À la fin du roman, quand Shadha la récite pour la dernière fois avant de se transformer en « idée », la table devient un sanglot, un rappel de toutes les voix réduites au silence.
Les images visuelles dans le roman sont d’une puissance exceptionnelle. « L’odeur du pain s’échappant du four traditionnel » au début répond à « l’odeur de la chair brûlée » après le bombardement. « Les nattes de Shadha que sa mère ajuste » répondent aux « lambeaux de nattes éparpillés sous les décombres ». « La gourde de Ruqayya ornée d’autocollants de dessins animés » répond aux « mains de Ruqayya, séparées de son corps, qui serrent encore la gourde ». Ces dualités visuelles créent un sentiment de perte ineffaçable et font ressentir le crime à tous les sens du lecteur, pas seulement à son intellect.
La scène des funérailles des fillettes de Minab est l’une des plus puissantes et des plus douloureuses du roman. Mais le roman ne tombe pas dans le piège de la complaisance dans les larmes et la tragédie. Au contraire, les funérailles se transforment en scène de résistance. Les mères ne pleurent pas seulement. Elles élèvent la voix. Elles scandent des slogans. Elles répètent les noms de leurs filles comme pour les rappeler de la mort :
« Shadha ! Shadha ! Shadha n’est pas morte ! »
Ce passage des lamentations aux acclamations est un moment charnière du roman. C’est l’instant où la victime se mue en résistante. Où la tragédie devient épopée. Où la défaite se change en germe de victoire.
Le roman refuse ainsi le regard condescendant qui ne voit dans les victimes du colonialisme que des victimes, que des chiffres dans des statistiques, que des visages tristes en couverture de magazine. Il les présente comme des acteurs, comme des êtres humains qui décident comment répondre à la mort. Certaines pleurent, d’autres se taisent, d’autres scandent des slogans, d’autres écrivent, d’autres enseignent. Mais personne ne reste simplement une victime.
C’est là le message le plus important du roman : quand les victimes refusent le rôle de victime, elles deviennent un danger pour l’empire américain et ses relais en Asie occidentale, plus dangereuses qu’aucune armée. Car l’empire sait comment combattre les armées, mais il ne sait pas comment combattre les idées. Et les idées, comme le dit Shadha, ne se tuent pas.
La langue des « Nattes sous les décombres » est un troisième héros après Shadha et sa mère. C’est une langue poétique sans affectation, profonde sans prétention, dure quand elle se doit d’être dure, et douce quand elle se doit d’être douce.
Prenez ce passage, par exemple :
« Shadha croyait que la mer était salée. Mais quand elle a goûté la larme de sa mère, elle a compris qu’il existait quelque chose de plus salé que la mer. Il existait les larmes des mères. Il existait les larmes des enfants qui ont vu la mort avec des yeux qui ne connaissent pas encore le sens de la mort. »
Ici, le roman emprunte la métaphore maritime apparue au début (le père de Shadha, pêcheur, et la mer « plus douce que les larmes des mères ») et la transforme en une nouvelle métaphore de la douleur. La mer n’est pas la chose la plus salée au monde. Les larmes des mères le sont. Parce qu’elles portent en elles toutes les pertes, tout l’espoir perdu, tout le lendemain qui n’arrivera jamais.
Ou ce passage :
« La nuit n’est pas mystérieuse quand le soleil s’éteint, mais quand on nous persuade que le jour n’était qu’une illusion. »
Cette phrase philosophique qui ouvre le roman résume sa vision du monde : le plus grand danger n’est pas l’obscurité elle-même, mais la capacité à nous faire douter que le jour ait jamais existé. C’est une métaphore de la propagande impériale occidentale, de la capacité à réécrire l’histoire, à faire croire aux victimes qu’elles ne sont pas des victimes, ou que ce qui leur est arrivé n’est jamais arrivé.
Le style du roman allie simplicité et profondeur. Ses phrases sont généralement courtes, comme il sied à un récit censé être vu à travers les yeux d’une enfant. Mais elles portent en elles des couches de sens qui font que le lecteur y revient sans cesse.
La place des « Nattes sous les décombres » dans le contexte de la littérature de résistance mondiale mérite qu’on s’y arrête. Le roman se dresse sur les épaules de géants : Ghassan Kanafani qui nous a appris que des « Hommes au soleil » peuvent suffoquer dans un réservoir d’eau à deux pas de la liberté servile. Mahmoud Darwich qui nous a appris que « sur cette terre, il y a ce qui mérite la vie ». Emile Habibi qui nous a appris que « l’optimiste » peut être à la fois sarcastique, triste et résistant.
Mais « Nattes sous les décombres » n’est pas qu’un prolongement de cette tradition. Il y ajoute quelque chose de nouveau : le point de vue de l’enfant. Non pas l’enfant comme symbole d’innocence, mais l’enfant comme acteur politique, comme témoin, comme résistant, comme philosophe qui pose des questions auxquelles les adultes ne peuvent répondre.
Shadha n’est pas une « petite fille palestinienne » stéréotypée. Elle n’est pas cette image à laquelle les médias nous ont habitués : l’enfant pleurant dans les bras de sa mère, ou l’enfant brandissant sa chaussure devant un char. Shadha est bien plus complexe. C’est une enfant qui apprend ses tables de multiplication et pense aux chloroplastes. Une enfant qui se fâche contre son amie parce qu’elle a oublié d’apporter sa règle. Une enfant qui a plus peur de l’examen de maths que des avions de guerre.
Cette banalité, ces petits détails, sont ce qui rend sa mort douloureuse à un degré insoutenable. Parce qu’ils nous rappellent que chaque enfant qui meurt à la guerre portait en lui un monde entier : des rêves et des désillusions, des amis et des ennemis, de l’amour et de la haine, de la peur et du courage. Quand on tue un enfant, on ne tue pas un seul corps. On tue un monde entier.
La fin du roman n’a pas besoin d’être résumée, mais elle a besoin d’être méditée. Shadha ne meurt pas d’une manière héroïque traditionnelle. Elle n’est pas martyrisée au combat, ne tombe pas en brandissant un drapeau, n’est pas exécutée devant les caméras. Elle meurt tranquillement, sur une grosse pierre, après avoir fini d’écrire sa « Lettre sous les décombres ». Elle meurt comme meurent les enfants dans les guerres : sans fanfare, sans caméras, sans funérailles officielles.
Mais sa mort n’est pas une fin. Elle se transforme en « idée ». Et l’idée, comme elle le dit, ne se tue pas.
Cette dernière maxime – « Elle s’est transformée en idée. Et les idées ne se tuent pas » – est l’acte de naissance d’une nouvelle littérature. Une littérature qui ne désespère pas de la mort, mais qui n’embellit pas non plus la mort. Une littérature qui sait que les mots ne sauveront peut-être pas les enfants, mais qu’ils peuvent faire d’eux des idées, et que les idées peuvent sauver d’autres enfants.
« Nattes sous les décombres » est donc une œuvre sur l’espoir. Non pas l’espoir naïf qui ignore la cruauté, mais l’espoir têtu qui s’obstine à survivre malgré tout. L’espoir qui pousse une mère éplorée à adopter des orphelines. L’espoir qui pousse une institutrice à voyager du Caire à Minab malgré les bombes. L’espoir qui pousse une enfant à écrire la nuit qui précède sa mort.
Cet espoir n’est pas seulement beau. Il est idéologique. Il est résistant. Il est dangereux pour l’empire américain. Car l’empire veut que nous désespérions. Il veut que nous croyions que la résistance est vaine. Il veut que nous nous rendions. « Nattes sous les décombres » nous dit : ne vous rendez pas. Ne mourez pas avant de mourir. Soyez des idées. Les idées ne se tuent pas.
Chapitre premier : Un matin qui ne ressemble à aucun matin
Shadha, neuf ans, aimait les matins de Minab. Elle aimait la façon dont le soleil étendait ses fils argentés sur la surface de la mer, dont sa mère arrangeait ses nattes devant un petit miroir à l’angle brisé, dont l’odeur du pain frais s’échappait du four traditionnel au fond de la ruelle.
Ce matin du 28 février, Shadha ne fit rien de différent. Elle se leva tôt, comme chaque jour. Elle baisa la main de sa mère. Elle prit son cartable rose que son père lui avait offert avant que la mer ne l’emporte. Oui, son père était pêcheur. On disait que la tempête l’avait englouti. Mais Shadha connaissait une autre vérité : ce sont les vedettes du Corps des Gardiens de la Révolution qui avaient percuté son bateau. Mais qui croit une enfant ?
« La mer est salée, ma fille, disait son père, mais elle est plus douce que les larmes des mères. »
Shadha n’avait pas compris ses paroles ce jour-là. Mais elle les comprenait maintenant.
En chemin vers l’école primaire de filles « L’Arbre de Bonté », elle retrouva son amie Ruqayya. Ruqayya avait huit ans, elle était petite, avec des yeux verts qui rappelaient ceux des chats du quartier. Elle portait une petite gourde ornée d’autocollants de dessins animés.
« Tu passes l’examen de maths aujourd’hui ? demanda Ruqayya avec crainte.
– Bien sûr, dit Shadha en relevant fièrement le menton. Je connais toute ma table de multiplication. Trois fois trois, neuf. Quatre fois quatre, seize.
– Et tu n’as pas pleuré pour ton père hier ? »
Shadha se tut. C’était un nouveau jeu entre elles. Shadha ne devait pas pleurer. Et Ruqayya ne devait pas poser de questions. Ainsi était l’amitié à Minab : un accord tacite pour oublier la mort afin que la vie continue.
Elles entrèrent à l’école à huit heures. L’odeur de la serpillière et de l’eau de javel emplissait les couloirs. Les filles s’assirent en rangs. Elles levèrent la main pour répondre. Elles rirent aux blagues de l’institutrice Fatima qui s’évertuait à rendre les mathématiques amusantes. Elles écrivirent dans leurs cahiers. Elles résolurent des problèmes. Elles rêvèrent de grandes choses : médecins, ingénieures, institutrices.
L’heure de l’interclasse arriva. Dix heures quarante-cinq. Shadha était assise sur son banc de bois, ouvrant son livre de sciences, regardant une image de la cellule végétale. Elle essayait de se rappeler la différence entre les chloroplastes et le noyau.
Elle entendit un bruit.
Pas un bruit ordinaire. Ni la cloche de la récréation. Ni une voiture dans la rue. Ni un avion de guerre dans le ciel – cela était devenu familier à Minab.
Elle entendit un bruit qui ressemblait à sa mère quand elle avait crié en apprenant la mort de son père. Un bruit qui ressemblait à tous les fantômes de la mer dont sa grand-mère lui parlait. Un bruit venant de sous la terre, du ciel, de partout.
Puis il n’y eut plus de lieu.
L’institutrice Fatima était aux toilettes lorsque le bombardement eut lieu. Elle se peignait devant un miroir rouillé. Elle entendit le grondement. Puis elle sentit le mur s’écrouler sur elle. Puis elle ne sentit plus rien.
Quand elle se réveilla des heures plus tard, elle ne savait pas qu’elle était à l’hôpital. Elle crut être encore aux toilettes. Elle crut que l’obscurité était celle du cabinet dont l’ampoule s’était éteinte.
Mais quand elle ouvrit les yeux, elle vit le ciel.
Elle vit le ciel au-dessus de son lit blanc. Il n’y avait plus de plafond. Plus de murs. Elle entendit des cris qui ne ressemblaient pas à ceux des filles. C’étaient des cris de mères. Des cris de femmes cherchant des nattes déchirées, des cartables roses, des dents de lait tombées avant l’heure.
Elle ferma les yeux. Elle souhaita ne plus jamais les rouvrir.
Mais quand elle les rouvrit, elle vit Shadha.
Shadha était assise sur une chaise en plastique à côté de son lit. Son visage était poussiéreux. Ses vêtements déchirés. Ses nattes n’étaient plus des nattes. Mais ses yeux étaient les siens. Les yeux de Shadha. Les yeux de l’enfant qui répondait aux questions de maths quelques minutes avant la fin du monde.
« Shadha ? » murmura l’institutrice d’une voix plus douce que la mort.
« Je suis là, maîtresse, dit l’enfant. Je ne suis pas morte. »
« Est-ce… est-ce que tout le monde… ? »
Elle n’acheva pas sa question. Elle ne voulait pas connaître la réponse.
Shadha dit quelque chose que l’institutrice Fatima se rappela pour le restant de ses jours. Elle dit de cette voix qui ressemblait à l’huile d’olive, pure, profonde :
« Maîtresse, mon amie Ruqayya n’est plus avec moi. Elle était à côté de moi quand la bombe est tombée. Je tenais sa main. Puis je n’ai plus senti sa main. Je l’ai cherchée sous les décombres. Je n’ai trouvé que ses mains. Ses petites mains. Elles tenaient encore la gourde. La gourde avec les autocollants de dessins animés. »
Shadha se tut un instant. Puis elle ajouta :
« Et maintenant, maîtresse, après ce qui est arrivé… Où vais-je trouver ma table de multiplication demain ? Et qui me demandera la différence entre les chloroplastes et le noyau ? »
L’institutrice Fatima ne répondit pas. Elle ne put. Au lieu de cela, elle pleura. Elle pleura jusqu’à faire trembler son lit de fer. Elle pleura jusqu’à ce que les infirmières viennent lui piquer le bras.
Et elle n’arrêta pas de pleurer quand elle sortit de l’hôpital deux semaines plus tard. Elle n’arrêta pas de pleurer quand elle retourna à l’école – à ce qu’il en restait – pour enseigner à de nouvelles filles. Elle n’arrêta jamais de pleurer.
Mais elle s’arrêtait de pleurer pour que Shadha ne l’entende pas.
Shadha, elle, ne pleurait jamais. Shadha avait appris la leçon qu’avaient apprise toutes les filles de Minab : pleurer est un luxe que seuls les vivants peuvent se permettre. Et les vivants, à Minab, étaient plus rares que les nattes intactes.
Chapitre deux : La nuit quand on nous persuade que le jour n’était qu’une illusion
Dans un coin du monde qui ne figure pas sur les cartes, là où le Golfe persique rencontre le désert qui gémit sous le poids du soleil, la mère de Shadha était assise sur le seuil de sa maison démolie. Elle n’avait plus de maison après le bombardement. Elle avait une poignée de pierres qui avaient jadis été un mur. Et elle avait une fille qui avait jadis été une enfant.
Lujayn, la mère de Shadha, est une femme de trente-quatre ans. Son visage ressemblait à la lune la veille de son déclin : il y avait encore de la lumière, mais l’œil savait qu’elle allait s’éteindre. Elle travaillait comme couturière chez elle avant que la maison ne devienne un souvenir. Elle cousait des robes de mariée. Elle cousait des fêtes. Elle cousait l’espoir. Mais aujourd’hui, plus de mariées, plus de fêtes, plus d’espoir. Seulement Shadha. Et Shadha suffisait.
Cette nuit-là, après le massacre – que les médias appelèrent « l’erreur d’identification de la cible » –, Lujayn tenait sa fille contre elle sur les pierres. Le ciel pleuvait des cendres. Le vent portait l’odeur de la chair brûlée. Elle ne savait pas si cette odeur venait de l’école ou du camp de réfugiés palestiniens voisin. Elle ne voulait pas savoir.
Soudain, Shadha dit, les yeux fixés sur une étoile lointaine qui semblait pleurer elle aussi :
« Maman, crois-tu que Dieu a vu ce qui s’est passé ? »
Lujayn se tut. Elle n’était pas sûre de la réponse à cette question. Sa mère lui avait toujours dit que Dieu regardait les moineaux construire leurs nids. Mais les moineaux de Minab ne construisaient plus de nids. Les moineaux de Minab mangeaient des pierres.
« Bien sûr qu’Il l’a vu, ma chérie, dit-elle enfin, d’une voix qui tentait d’être forte mais qui tremblait comme une feuille avant de tomber.
– Alors, pourquoi n’a-t-Il rien fait ? »
C’est la question qui divise le monde en deux : une moitié qui croit qu’il y a une réponse, et une moitié qui sait qu’il n’y en a pas. Mais Lujayn était une mère. Et les mères ne peuvent pas rester impuissantes, même face aux grandes questions de l’univers.
« Parce qu’Il veut que nous fassions quelque chose. Il veut nous voir fortes. Il veut que nous soyons nous-mêmes la réponse à la question. »
Shadha n’était pas convaincue. C’était une enfant intelligente. Et une enfant intelligente ne se laisse pas convaincre facilement. Mais elle aima la réponse de sa mère car elle lui fit éprouver quelque chose qu’elle avait oublié depuis longtemps : qu’elle était capable d’être une réponse, pas seulement une question coincée dans la gorge du monde.
« Maman, dit-elle après un long silence, j’ai entendu les voisins dire que c’est l’Amérique qui a bombardé l’école. Mais monsieur Ahmed a dit que l’Amérique est notre amie. Comment un ami peut-il faire cela ? »
Lujayn ne répondit pas directement. Elle parla plutôt de la mer. De comment la mer est belle et bleue, mais qu’elle engloutit les pêcheurs. De comment le ciel est beau et vaste, mais qu’il laisse tomber les bombes. De comment certaines choses portent en elles leur contraire : la beauté meurtrière, l’ami ennemi, la mère éplorée qui attend encore que son fils revienne d’une tempête qui n’en était pas une.
« L’Amérique n’est pas notre amie, ma fille. L’Amérique a besoin de nous. Et il y a une différence entre celui qui a besoin de toi et celui qui t’aime. Celui qui a besoin de toi t’utilisera puis te jettera. Celui qui t’aime restera avec toi même si tu n’es plus utile. »
Elle laissa ces mots se déposer dans l’esprit de Shadha. Elle y pensa en s’endormant. Elle y pensa en rêvant. Et elle y pensa quand elle se réveilla à l’aube au bruit des drones dans le ciel.
À cette aube, elle vit une chose étrange. Elle vit des hommes qui ne ressemblaient pas aux hommes de Minab. Ils portaient des uniformes militaires noirs. Ils avaient des armes différentes de celles qu’elle avait l’habitude de voir entre les mains des Gardiens de la Révolution. Ils parlaient une langue qu’elle ne comprenait pas. Mais elle comprit un mot parce qu’elle l’avait souvent entendu dans les informations que regardait son père avant que la mer ne l’emporte : « Trump ».
L’un d’eux dit à l’autre : « Trump veut en finir avec la mission. Aucun témoin. »
Et Shadha s’enfuit. Elle courut pieds nus sur les pierres brûlantes. Elle courut vers l’hôpital où sa mère dormait sur une chaise en plastique à côté du lit de l’institutrice Fatima. Elle courut vers la vie.
Mais elle buta contre une pierre qui était hier un angle de sa maison. Elle tomba sur son genou. Elle vit le sang couler. Elle vit ses ongles d’orteil se décoller. Elle vit les hommes s’approcher.
Elle ferma les yeux.
Elle se rappela sa table de multiplication. Trois fois trois, neuf. Quatre fois quatre, seize. Sept fois sept, quarante-neuf.
Elle se rappela la voix de son père disant : « La mer est salée, ma fille, mais elle est plus douce que les larmes des mères. »
Elle ouvrit les yeux.
Il n’y avait pas d’hommes. Pas de drones. Il n’y avait que l’illusion du matin qui la trompait.
Ou peut-être que la nuit la persuadait que le jour n’avait été qu’une illusion depuis le début.
Chapitre trois : La rente impériale et le sang de l’enfance
Dans une pièce sans fenêtres, dans un sous-sol quelque part à Washington, le général MacDonald était assis devant des écrans montrant des images satellite de Minab. Il buvait son café noir dans une tasse à l’effigie de l’armée américaine. Il regardait les taches rouges qui apparaissaient sur l’écran – ces taches étaient, quelques heures plus tôt, des fillettes de sept, neuf et onze ans.
Pour MacDonald, les taches rouges n’étaient que des « dégâts collatéraux ». C’est le terme qu’il avait appris à l’académie de West Point. Les « victimes accidentelles ». C’est l’expression qu’il avait utilisée dans le rapport qu’il avait rédigé quelques heures après le bombardement. « L’erreur d’identification de la cible ». C’est la justification qui serait publiée par le Pentagone.
Mais MacDonald connaissait la vérité. Et la vérité lui faisait mal. Non pas parce qu’il avait une conscience – sa conscience avait cessé de fonctionner depuis l’invasion de l’Irak – mais parce que la vérité était dérangeante : il avait passé trente ans de sa vie au service d’un empire qui croyait en quelque chose. Et maintenant, il ne croyait plus en rien.
Dans sa jeunesse, quand il était un jeune lieutenant pendant la première guerre du Golfe, il croyait que l’Amérique répandait la démocratie. Pendant la guerre d’Afghanistan, il croyait que l’Amérique combattait le terrorisme. Lors de l’invasion de l’Irak, le doute avait commencé à s’insinuer. Mais il l’avait refoulé. Il devait le refouler. Sinon, que signifiaient toutes ces années ? Que signifiaient toutes ces vies qu’il avait prises ?
Aujourd’hui, assis dans un sous-sol sans fenêtres, buvant un café sans goût, regardant des taches rouges qui étaient de petites filles, il prit conscience de quelque chose qu’il ne voulait pas réaliser : l’empire qu’il servait n’avait même plus la prétention de faire le bien. Il avait abandonné les masques. Il était devenu une barbarie dévoilée.
Une petite télévision dans un coin de la pièce diffusait CNN. Une présentatrice blonde parlait de « la situation dans le détroit d’Ormuz ». Des images montraient de rapides vedettes iraniennes. On parlait de « la menace iranienne ». On ne mentionnait pas Minab. Ni l’école. Ni les fillettes.
C’est cela, la rente impériale, que MacDonald n’avait pas comprise mais qu’il avait vécue de tout son corps. Être un soldat dans l’armée de l’empire, c’est vendre son âme contre un salaire mensuel et une assurance maladie pour sa femme et ses enfants. Être un soldat, c’est tuer des fillettes à Minab pour que le prix du dollar reste bas. Être un soldat, c’est que le sang des autres est le prix que l’Amérique paie à ses ouvriers pour qu’ils ne se révoltent pas.
Son téléphone vibra. Un message du Pentagone : « Rédigez un nouveau rapport. Dites que l’école servait de base militaire. Mentionnez des missiles iraniens. Mentionnez une menace imminente. C’est un ordre. »
MacDonald ferma les yeux. Il imagina sa fille. Elle avait neuf ans, comme Shadha. Il l’envoyait dans une école en Virginie, où elle portait un joli uniforme gris, partait en voyages scolaires à Washington, se tenait devant la Maison Blanche et prenait des photos. Cette fille savait-elle que son père tuait des fillettes comme elle de l’autre côté du monde ? Savait-elle que leur confort venait du sang des enfants ?
Il ouvrit les yeux. Il se mit à rédiger le rapport. Il écrivit les mensonges qu’on lui demandait. Il parla de « missiles sol-air dans l’école ». Il parla d’une « cellule terroriste ». Il parla d’une « menace imminente pour nos forces navales ». Il envoya le rapport.
Puis il alla aux toilettes et vomit.
Il ne savait pas s’il vomissait à cause du café noir ou à cause de son âme qui se dissolvait jour après jour. Il ne voulait pas savoir.
Pendant ce temps, de l’autre côté du monde, Shadha était assise dans une tente pour déplacés. Elle dessinait sur un vieux morceau de papier. Elle dessinait une maison. Sa maison avait une grande porte et des fenêtres bleues. Et il y avait un soleil souriant dans le coin supérieur. Et en dessous de la maison, elle écrivit, de l’écriture d’un enfant qui ne maîtrise pas encore l’écriture, des mots simples : « Je veux vivre. S’il vous plaît, je veux vivre. »
Elle ne savait pas qu’un homme dans un sous-sol à Washington avait vomi son âme pour qu’elle reste théoriquement morte. Elle ne savait pas qu’un système entier travaillait à rendre son simple rêve impossible. Elle ne savait qu’une seule chose : qu’elle voulait vivre. Et qu’elle ne vivrait pas si le monde continuait à regarder ailleurs.
Sa petite sœur Malak, quatre ans, jouait avec une poupée faite d’un vieux morceau de tissu. La poupée n’avait ni yeux ni bouche. Malak lui chuchotait : « N’aie pas peur. Je suis là. Je te protégerai. »
Shadha regardait sa sœur et se demandait : qui nous protège ? Qui protège ceux qui nous protègent ?
Chapitre quatre : Le réseau Epstein et les toiles d’araignée
Dans les recoins les plus sombres du monde, là où l’argent politique se mêle au sang pourri, il y avait un homme gras et chauve nommé Epstein. Personne à Minab ne savait qui était Epstein. Et leurs noms ne l’intéressaient pas. Ils n’étaient pour lui que des chiffres dans ses équations. Que des outils pour conclure ses marchés.
Des années avant sa mort – ou avant son suicide comme on le dit –, Epstein avait construit un réseau d’influence sans égal. Ce n’était pas un réseau ordinaire. C’était un réseau qui réunissait trois parties qui ne pouvaient se trouver au même endroit : les Israéliens avec leur arrogance, les Golfeens avec leur argent, et les Américains avec leur puissance.
Lors d’une réunion secrète tenue sur une île privée des Caraïbes cinq ans avant le massacre de Minab, Epstein était assis avec un homme important. Cet homme avait pour mission de transmettre un message d’un premier ministre israélien à Trump. Mais il ne pouvait pas contacter Trump directement. Il avait besoin d’un intermédiaire. Il avait besoin d’Epstein.
L’homme israélien dit : « Nous voulons Gaza. Toute Gaza. Nous voulons les Palestiniens au Sinaï. En Jordanie. N’importe où. Mais pas ici. »
Epstein, buvant un verre de vin très cher, dit : « Cela coûte cher. Même pour Trump, c’est cher. Gaza signifie une mauvaise image. Une mauvaise image signifie des élections perdues. Des élections perdues signifient… »
L’Israélien l’interrompit : « C’est pourquoi nous sommes ici. Nous voulons faire voir à Trump que Gaza est un investissement. Pas un coût. »
Epstein rit. Son rire ressemblait au grincement d’une porte qui n’avait pas été ouverte depuis des années. « Et comment allons-nous faire voir cela à Trump ? Cet homme ne voit pas plus loin que son nez.
– Nous lui montrerons des images. Nous lui montrerons de l’argent. Nous lui montrerons que l’Iran est le véritable danger. Et que Gaza n’est qu’une façade. Et que Minab est…
– Qu’est-ce que Minab ? demanda Epstein.
– Une petite ville iranienne. Personne ne la connaît. Personne ne s’y intéresse. Elle peut servir d’exemple. Une leçon. Elle peut envoyer un message. »
Ce fut le début du fil. Un fil qui s’étendit de cette île à Minab, en passant par Gaza, le Liban, le Yémen, l’Irak. Un fil qui reliait tout le monde : les marchés, l’influence, le chantage, les dossiers.
Des années plus tard, quand Trump devint président, Epstein était à la Maison Blanche plus qu’aucun ministre. Il entrait par les portes dérobées. Il s’asseyait dans des pièces dont seuls les proches connaissaient l’existence. Il portait en sa besace des dossiers sur chaque personnalité politique importante d’Amérique.
Epstein n’aimait pas tuer. Il n’aimait pas les guerres. Il n’aimait qu’une seule chose : le contrôle. Et la capacité de faire faire aux autres ce qu’il voulait. Si pour satisfaire les Israéliens, les Golfeens et Trump, il fallait bombarder une école à Minab, ainsi soit-il. L’école n’était pas sur son île. Les fillettes n’étaient pas ses filles.
Une nuit, peu après le massacre de Minab, une autre réunion eut lieu. Cette fois dans un palais à Dubaï. Epstein était mort – il s’était suicidé dans sa cellule – mais son réseau était toujours vivant. Les fils étaient toujours tendus. Il y avait toujours quelqu’un pour les tenir.
Lors de cette réunion, un homme important du Golfe prit la parole. Il dit : « Nous sommes inquiets de la réaction mondiale à Minab. La Chine a commencé à parler à l’ONU. La Russie bouge. Même certains de nos alliés européens commencent à se poser des questions. »
Un autre répondit : « Ne vous inquiétez pas. Gaza était pire et le sujet est mort au bout de deux semaines. Le monde a une mémoire courte.
– Mais l’Iran…
– L’Iran est occupé par ses installations nucléaires. Par la guerre d’usure. Il ne ripostera pas à Minab. Pas maintenant.
– Et les fillettes ? »
Tout le monde se tut un instant. Puis l’un d’eux dit avec un froid étrange : « Les fillettes… Qui se souvient des fillettes au bout de deux semaines ? Les médias trouveront une nouvelle histoire. Une nouvelle guerre. Un nouveau scandale. Minab deviendra une marge. Souvenez-vous d’Auschwitz. Combien de gens pensent à Auschwitz chaque jour ? »
C’était là le pur non-sens. Pas le mensonge, mais l’indifférence totale à la vérité. Ils savaient qu’ils commettaient un crime. Mais ils n’en avaient cure. La vérité n’avait pas de valeur pour eux. Elle n’était qu’un obstacle sur le chemin des marchés.
Les hommes sortirent de la réunion en riant. L’un d’eux racontait une blague sur un enfant palestinien tombé du toit de sa maison. Un autre planifiait son week-end aux Maldives. Ils étaient des humains comme nous. Mais ils étaient des humains qui avaient perdu toute sensibilité.
À Minab, la mère de Shadha creusait dans les décombres. Elle cherchait quelque chose. N’importe quoi. La petite chaussure de sa fille. Sa natte. Sa poupée. N’importe quoi qui prouvât que sa fille avait vraiment existé. Que sa fille n’avait pas été une simple idée fugace dans l’esprit d’hommes riant dans des palais à Dubaï.
Elle trouva la chaussure. Elle était rouge. Elle était toute petite. Le pied de sa fille s’y trouvait encore. Un petit pied qui ressemblait à des doigts de lapin. Mais les doigts n’étaient plus attachés à la jambe. Et la jambe n’était plus attachée au corps. Et le corps n’existait plus.
Lujayn prit la chaussure. Elle la prit comme si c’était un autre enfant. Elle la serra contre sa poitrine. Elle marcha jusqu’à sa tente. Elle s’assit dans l’obscurité. Elle goûta une larme salée sur ses lèvres.
C’était le goût de la mer. La mer que son père disait plus douce que les larmes des mères. Mais elle ne la trouva pas douce. Elle la trouva amère. Amère comme chaque perte. Comme chaque mort. Comme chaque empire qui meurt et emporte les autres avec lui.
Chapitre cinq : La guerre de la mosaïque – Comment les filles résistent
Le treizième jour après le massacre, quelque chose d’inattendu se produisit. Minab ne disparut pas des informations. L’histoire ne mourut pas. Au contraire, les filles de Minab commencèrent à apparaître sur les écrans du monde. Non pas comme des victimes, mais comme des combattantes.
Shadha était l’une d’elles. Quand elle apparut pour la première fois sur une chaîne iranienne en langue arabe, elle portait des vêtements simples et ses cheveux étaient ébouriffés. Ses yeux étaient grands et annonçaient une tempête. La présentatrice lui demanda : « Que veux-tu dire aux téléspectateurs ? »
Shadha regarda la caméra. Elle regarda le monde entier. Puis elle dit d’une voix inébranlable :
« Je m’appelle Shadha. J’ai neuf ans. J’ai vu mon amie Ruqayya mourir sous mes yeux. J’ai vu ses mains sans son corps. J’ai vu des choses qu’une enfant ne devrait pas voir. Je veux demander au monde : nous avez-vous vues ? Avez-vous entendu nos cris ? Est-ce que l’un de vous a pleuré pour nous ? Ou ne sommes-nous que des chiffres dans les statistiques de la guerre ? »
Elle se tut un instant. Puis elle reprit :
« Je ne mourrai pas. Je mourrai peut-être physiquement, mais mon idée ne mourra pas. Ma parole ne mourra pas. Mon message arrivera. À chaque père américain qui envoie son fils nous tuer, je dis : ton fils viendra un jour te demander pourquoi. Et à chaque mère israélienne qui pleure son fils soldat, je dis : tu pleures sur celui qui tue. Et moi, je pleure sur celle qui est tuée. Et je préfère être celle qui est tuée que celle qui tue. »
Cet extrait se répandit comme une traînée de poudre. Il fut partagé sur les réseaux sociaux. Traduit dans toutes les langues. Il fit s’arrêter les gens dans les rues pour regarder. Il fit pleurer certains. Il mit en colère d’autres. Il poussa certains à agir.
À Gaza, de petites filles commencèrent à écrire des lettres à Shadha. Elles disaient : « Nous sommes comme toi. Ils ont tué ma sœur. Ils ont tué ma mère. Ils ont tué ma maison. Mais ils n’ont pas tué mon rêve. Mon rêve de retourner à Haïfa. Mon rêve de m’asseoir au bord de la mer là-bas. Cette mer dont ils disaient que l’eau est plus douce. »
Au Liban, des étudiants de l’Université américaine de Beyrouth commencèrent à organiser des rassemblements. Ils brandissaient des photos de Shadha. Des photos de Ruqayya. Des photos de toutes les filles tuées à Minab. Ils demandaient à l’université de rompre ses liens avec le Pentagone. Ils demandaient de boycotter les entreprises qui produisent des armes.
À Washington, MacDonald vit la vidéo. Il était assis chez lui en banlieue de Virginie. Sa femme préparait le dîner. Sa fille faisait ses devoirs. Il regarda la vidéo. Il regarda Shadha. Puis il regarda sa fille.
Sa fille avait neuf ans aussi. Elle portait un pyjama rose. Elle résolvait des problèmes de maths. Trois fois trois, neuf. Quatre fois quatre, seize.
Il éteignit la télévision. Il alla aux toilettes. Il s’agenouilla devant les WC. Il vomit à nouveau. Il n’y avait pas de café, cette fois. Il n’y avait rien à vomir que son âme. Mais son âme était si légère qu’elle ne sortait plus.
Il sortit de la salle de bain. Il prit son pistolet réglementaire. Il le regarda longuement. Il était froid. Il était lourd. Il ressemblait à tout ce en quoi il avait cru, ou à tout ce qu’il avait cru croire.
Il rangea le pistolet dans son armoire. Il ferma les yeux. Il se souvint de quelque chose dont il ne s’était pas souvenu depuis des années : les paroles de son père avant qu’il ne meure pendant la guerre du Vietnam. Son père lui avait dit : « Mon fils, dans une guerre, il n’y a pas de vainqueur. Il y a seulement des perdants qui vivent et des perdants qui meurent. »
Son père avait-il été un perdant vivant ou un perdant mort ? MacDonald ne connut pas la réponse. Il ralluma la télévision. Il y avait un reportage sur les « victoires américaines dans le Golfe ». Il l’éteignit à nouveau. Il ne supportait plus d’entendre le mensonge.
Le lendemain, il présenta sa démission de l’armée. C’était la première fois qu’il pleurait depuis trente ans. Il pleura comme un enfant. Il pleura comme les fillettes de Minab. Il pleura comme sa fille qui résolvait encore ses problèmes de maths avec innocence.
Il envoya une lettre à Shadha. Ne connaissant pas son adresse, il l’envoya à l’ambassade d’Iran à Washington. Il écrivit :
« Chère Shadha,
Je suis le soldat qui a bombardé ton école. Non, je n’ai pas appuyé sur la gâchette. Mais j’ai écrit le rapport qui l’a rendu possible. Je fais partie de la machine qui a tué ton amie Ruqayya.
Je veux que tu saches une chose : chaque soldat de notre armée a une fille de ton âge. Chaque soldat rêvait que sa fille devienne médecin, institutrice ou ingénieure, exactement comme vos rêves. Mais la différence entre nous, c’est que notre fille vit et les tiennes meurent. Notre fille dort dans un lit chaud pendant que toi, tu dors sur des pierres.
Je ne cherche pas le pardon. Je ne le mérite pas. Mais je veux avouer. Je veux que le monde dise : voilà ce que nous avons fait. Voilà nos crimes. Puis que l’histoire nous juge.
J’ai cru servir un grand empire. Maintenant je sais que j’ai servi un grand monstre. Et parce que les monstres ne meurent pas facilement, je passerai le reste de ma vie à essayer de réparer ce que j’ai détruit. Mais je sais que je ne peux pas. Il y a des choses qui ne se réparent pas. Il y a des âmes qui ne reviennent pas.
Mes excuses ne valent rien. Mais c’est tout ce que j’ai.
Le général à la retraite MacDonald (le soldat qui était) »
La lettre n’arriva jamais à Shadha. Les renseignements iraniens l’interceptèrent, croyant à une tentative d’infiltration psychologique. Mais Shadha n’avait pas besoin de lire la lettre. Elle savait. Elle savait que dans chaque armée, il y a de grands enfants soldats qui pleurent la nuit. Elle savait que l’ennemi n’est pas un bloc monolithique. Elle savait que la barbarie fait ses victimes des deux côtés.
La seule différence, comme elle le disait à sa mère, c’est que nos victimes meurent, et que les leurs vivent pour voir ce qu’ils ont fait.
Chapitre six : La victoire à la vie – Parce que les idées ne se tuent pas
Les mois passèrent. Les saisons changèrent à Minab comme jamais auparavant. L’été devint plus brûlant. L’hiver devint plus froid. Le ciel se mit à pleuvoir de la poussière les jours où il ne pleuvait jamais auparavant.
Une nouvelle école fut construite à la place de l’ancienne. Ce n’était pas une école ordinaire. C’était une école de tentes, de pierres et d’espoir. On l’appela « l’école Shadha ». Oui, on l’avait nommée en son honneur. Shadha n’était pas morte, mais on avait nommé l’école d’après elle parce qu’elle était devenue un symbole.
Chaque matin, Shadha allait à l’école qui portait son nom. Elle marchait sur les mêmes pierres sur lesquelles elle était tombée la nuit où le temps s’était dérobé. Elle s’asseyait sur le même banc de bois. Elle ouvrait le même livre. Mais elle n’était plus la même enfant.
Elle regardait les nouvelles petites filles, celles qui n’avaient pas vu le massacre, qui jouaient dans la cour de l’école comme si de rien n’était. Elle les enviait pour leur innocence. Elle craignait qu’elles ne perdent cette innocence comme elle avait perdu la sienne.
Un jour, après le dernier cours, Shadha s’assit sous le seul olivier qui avait survécu au bombardement. La nouvelle professeure d’arabe, Madame Nadiyya, s’assit à côté d’elle. Madame Nadiyya était une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle s’était portée volontaire pour enseigner à Minab après avoir vu la vidéo de Shadha au Caire, où elle étudiait.
Nadiyya dit : « Shadha, je veux te dire quelque chose.
– Je vous écoute, madame.
– Tu as changé ma vie. Quand je t’ai vue à la télévision, j’étais assise dans ma chambre au Caire. J’écrivais mon mémoire de master sur la littérature de résistance. Je lisais sur la Palestine, l’Irak, la Syrie. Je croyais comprendre. Puis je t’ai vue. J’ai vu tes yeux. J’ai réalisé que je n’avais rien compris. La souffrance n’est pas des chiffres. La souffrance, ce sont les yeux d’une enfant de neuf ans qui dit au monde qu’elle a vu les mains de son amie sans son corps. À ce moment-là, j’ai décidé de venir ici. »
Shadha regarda la professeure. Puis elle dit : « Avez-vous peur, madame ?
– De quoi ?
– Que l’école soit bombardée à nouveau. Que nous mourions tous. Que vous mouriez. »
Nadiyya se tut. Elle avait peur. Elle avait peur chaque jour. Elle avait peur chaque fois qu’elle entendait un avion dans le ciel. Elle avait peur chaque fois que la terre tremblait. Mais elle dit à Shadha ce qu’elle aurait dit à sa mère si sa mère avait été à sa place :
« La peur n’est pas une honte, Shadha. La honte, c’est que la peur nous détruise. Nous sommes ici parce que nous avons choisi de rester. Nous avons choisi la vie malgré tout. »
Shadha réfléchit aux paroles de Madame Nadiyya. Elle réfléchit à la différence entre la vie que l’on choisit et la vie qui vous est imposée. Sa vie lui avait été imposée. On lui avait imposé la mort avant même sa naissance presque. On lui avait imposé de voir son amie mourir. On lui avait imposé de grandir avant l’âge.
Mais elle savait une chose : elle avait choisi de ne pas abandonner. Elle avait choisi de ne pas pleurer. Elle avait choisi de ne pas se taire. Elle avait choisi de dire au monde ce qui s’était passé. Ce petit choix, dans un océan de contraintes, la rendait libre. Libre d’un sens que les sages du monde n’avaient pas compris.
La nuit précédant le premier anniversaire du massacre, Shadha ne put dormir. Elle se tournait et se retournait sur sa couche dans la tente. Le vent hurlait comme des loups affamés. La pluie menaçait de tomber. Elle se rappelait.
Elle se rappela le bruit de la bombe. Elle se rappela les décombres s’effondrant sur elle. Elle se rappela la main de Ruqayya glissant de la sienne. Elle se rappela avoir cherché dans l’obscurité. Elle se rappela les visages des mères. Elle se rappela les pleurs de l’institutrice Fatima. Elle se rappela tout.
Elle se leva de sa couche. Elle sortit de la tente. Elle s’assit sur une grosse pierre qui avait jadis fait partie du mur de l’école. Elle regarda le ciel. Le ciel pleuvait des étoiles. Ou peut-être pleuvait-il des âmes. Elle ne savait pas faire la différence.
Une voix s’éleva du fond d’elle-même. Ce n’était pas une voix audible. C’était une voix intérieure. Elle disait : « Écris. Écris tout. Ne les laisse pas oublier. »
Elle retourna à la tente. Elle prit son crayon et son dernier cahier. Elle se mit à écrire. Elle ne savait pas écrire des romans. Elle ne savait pas écrire de la poésie. Elle savait écrire ce qu’elle avait vu, entendu et ressenti.
Elle écrivit toute la nuit. Quand l’aube appela, elle avait rempli vingt pages. Les pages racontaient l’histoire de Minab. L’histoire des fillettes. L’histoire des mères. L’histoire du massacre. L’histoire de l’espoir qui meurt et renaît.
Elle l’intitula « Lettre sous les décombres ».
Quand elle eut fini d’écrire, elle éprouva une sensation étrange. Une légèreté. Elle sentit son corps devenir léger comme une plume. Elle sentit son âme monter vers le ciel. Elle regarda ses mains. Elle tenait encore le crayon. Mais le crayon commença à devenir transparent. Elle commença à devenir transparente.
Elle sourit. Elle comprit que c’était la fin. Ou le commencement. Elle n’était pas sûre.
Elle ferma les yeux. Elle se rappela sa table de multiplication. Trois fois trois, neuf. Quatre fois quatre, seize.
Elle se rappela la voix de son père : « La mer est plus douce que les larmes des mères. »
Elle pensa : « Peut-être que mon père avait raison. Peut-être que la mer est plus douce. Mais les larmes des mères sont plus grandes. Car elles seules peuvent transformer le sel en vie. »
Puis Shadha cessa de penser.
Elle se transforma en idée.
Et les idées ne meurent pas.
Des années plus tard, dans un petit musée construit à Minab, on retrouva le cahier de Shadha. Il était sous une grosse pierre qui n’avait pas bougé depuis cette aube. Les pages avaient jauni. Les mots avaient pâli. Mais ils étaient encore lisibles.
La dernière page était différente. Elle n’était pas écrite à la main. Elle était dessinée. Shadha avait dessiné une image. Elle avait dessiné une mer. Et au-dessus de la mer, un ciel. Et dans le ciel, de petites filles jouant. L’une d’elles portait une chaussure rouge. Et sous l’image, écrit en grosses lettres :
« La victoire à la vie. Car la vie triomphe toujours. Même si on nous tue, nous reviendrons. Dans les histoires de nos enfants. Dans leurs rêves. Dans leur résistance. Nous reviendrons. Nous revenons toujours. Parce que nous sommes des idées. Et les idées ne se tuent pas. »
La mère de Shadha, Lujayn, ferma le cahier. Ses yeux étaient pleins de larmes. Mais elle ne pleura pas. Elle savait que sa fille n’était pas vraiment morte. Elle savait que Minab n’était pas vraiment morte. Elle savait que chaque école bombardée crée cent nouvelles Shadha. Chaque massacre sème les graines de cent nouveaux résistants.
Elle sortit du musée. Elle regarda la mer. La mer était toujours là. Elle engloutissait toujours les pêcheurs. Elle était toujours salée. Mais elle était aussi belle. Elle était belle parce qu’elle était cruelle. Elle était belle parce qu’elle restait debout malgré tout ce que les humains lui avaient fait.
Elle regarda le ciel. Elle vit un nuage blanc qui ressemblait au visage de Shadha. Elle sourit. Elle murmura :
« Adieu, ma fille. Ou peut-être à bientôt. Je sais que tu m’entends. Je sais que tu es ici. Dans chaque coin de Minab. Dans chaque cahier d’écolière. Dans chaque natte qu’une mère arrange pour sa fille. »
Elle prit une profonde inspiration. Elle huma l’odeur salée de la mer. Elle se rappela son mari. Elle se rappela sa fille. Elle se rappela tous ceux qu’elle avait perdus. Puis elle se rappela qu’elle était encore vivante. Et que la vie est un dépôt sacré. Et que le dépôt sacré doit être protégé.
Elle retourna à sa tente. Il y avait de petites filles qui l’attendaient. C’étaient des orphelines. Des victimes d’autres massacres. Elles avaient besoin d’une mère. D’une institutrice. D’un modèle.
Elle s’assit parmi elles. Elle prit la main de la plus jeune. Elle s’appelait Zaynab. Elle avait cinq ans. Elle avait perdu toute sa famille. Elle regardait Lujayn avec de grands yeux qui ne connaissaient pas encore la peur.
Lujayn dit : « Veux-tu que je te raconte une histoire ? »
Zaynab fit oui de la tête.
« L’histoire d’une fille qui s’appelait Shadha. Elle avait neuf ans. Elle aimait les mathématiques. Elle apprenait ses tables de multiplication. Elle… »
Lujayn s’arrêta un instant. Chaque fois qu’elle se rappelait sa fille, elle fondait. Mais elle se ressaisit. Elle devait être forte. Pour Zaynab. Pour les autres filles. Pour Minab. Pour tous les endroits qui brûlent.
Elle reprit : « Shadha aimait la vie. Elle a aimé la vie même quand tout le monde essayait de la tuer. Et même quand elle est morte, elle est restée vivante. Sais-tu comment elle est restée vivante ? »
Zaynab demanda de sa petite voix douce : « Comment ? »
« Parce qu’elle s’est transformée en idée. Et l’idée est comme une graine. Tu la plantes en terre, elle verdit. Tu la plantes dans les cœurs, elle bat. Tu la plantes dans les esprits, elle fructifie. Shadha n’est pas morte, Zaynab. Shadha est devenue une graine. Et nous serons la terre qui la fera germer. »
Zaynab se mit à rire. Elle ne comprit pas les mots. Mais elle sentit l’espoir. Elle sentit que quelque chose de beau allait arriver. Elle sentit que le matin se lèverait malgré l’obscurité.
À cet instant, le soleil se leva. Il éclaira la tente. Il éclaira le visage de Zaynab. Il éclaira le visage de Lujayn. Il éclaira le visage de chaque orpheline de Minab.
Ce matin ne ressemblait à aucun matin. C’était un nouveau matin. Un nouveau commencement. Une aube après une longue nuit.
Et Shadha était là. Dans chaque sourire. Dans chaque larme. Dans chaque rêve.
Parce que Shadha n’est pas morte.
Parce que les idées ne se tuent pas.
Fin, ou commencement.
